S'il fût l'arrangeur de Boris Vian, Juliette Gréco et Henri Salvador, on doit également à André Popp la composition du conte musical Piccolo, Saxo et Compagnie, qui stimula la curiosité musicale d'innombrables enfants. Comptez parmi eux le guitariste Vincent Hänni, pour qui le volume dédié à la musique américaine, Piccolo et Saxo à Music City, fût un catalyseur. Cet intérêt, remarqué et encouragé, ne sera pas sans conséquences: achat d'une guitare, cours privés, initiation musicale au Conservatoire Populaire, bref passage dans les Fifres et Tambours de la même institution. Lassé d'y jouer la peu séduisante troisième voix, un micro à vingt balles et sa guitare bourrée de T-shirts lui donneront l'intime jouissance des premiers larsens obtenus avec une guitare acoustique.
La radio-cassette fournira à son tour l'enregistrement des premiers modèles - "Il manquait toujours le début du morceau!" - et leur imitation à l'oreille. Cette joie solaire à apprendre par le son soignera le traumatisme du solfège et de la dictée musicale. Et Vincent de souligner le fossé entre la formation musicale de nos écoles et la transmission orale de tant d'autres cultures. "Nous avons un problème avec la perception du temps, l'efficacité. Il n'y a pas de juste ou faux." Il relève aussi une curieuse distance entre le nombre élevé de très bons musiciens dans notre ville et l'absence presque totale d'une culture musicale populaire.
"Pour la transmission, il faut des maîtres." Et il en a eu. Il faut des lieux également. La salle de musique du sous-sol du collège, parmi d'autres futurs studios partagés, sera une marmite bouillonnante de jeunes musiciens en devenir, épaulé par un pédagogue peu commun, Philippe Dragonetti. Dans ce melting pot, Gabriel Scotti, Denis Schuler, Simon Aeschiman, Evarist Perez fourbissent leurs premières armes et multiplient les expériences. Les studios de l'AMEG, avec Nicolas Sordet, Rainer Boesch et Hervé Provini joueront un rôle similaire. Éclectique et curieux de toutes les musiques, il explorera également le luth, la musique de la renaissance, la musique celtique. Ces compagnonnages, ces apprentissages et expériences aboutiront en de nombreux projets - Peeping Tom, Polar, Migroz, Double Jeu, Darling (4) pour n'en citer que quelques uns - et de multiples productions pour le cinéma, le théâtre ou la danse, avec Noemi Lapzeson et Cindy Van Acker notamment. C'est en 2005 que Franz Treichler l'approchera pour un remix. La collaboration sera fructueuse, il intégrera les Young Gods en 2007, et tournera internationalement avec eux jusqu'en 2014.
Le père de Vincent travaillait au CERN. Est-ce une explication pour son intérêt marqué pour la technologie et à la production de musique électronique? Au cours de notre rencontre, Vincent me montre une magnifique série de photographies, prises dans les entrailles du CERN. Des monstres technologiques stupéfiants, d'une beauté aussi fascinante qu'effrayante. On perçoit pourtant une certaine ambivalence, mélange d'attirance et de méfiance, d'admiration et de recul. "Regarde ce laboratoire de physique. On y voit un amoncellement d'appareillages et de fils - c'est un peu comme les racks d'effets des guitaristes, qui s'entassent les uns sur les autres, c'est le plaisir des Legos" Plus tard dans la le visionnage, il dénonce les clichés de genre, un homme assis à sa console et une femme, debout s'occupant de tâches subalternes.
La fascination pour la technique demeure vive cependant, et date des débuts. Les innombrables musiques électroniques qu'il a produites, reposant plus sur les oscillateurs, qui fabriquent le son, que sur le sampling des Young Gods, sont en partie disponibles sur le web (1). "Des machines, j'aime leur froideur, le côté métallique, leur vitesse. C'est une autre galaxie, c'est un monde minéral, l'opposé du bois. Cela ne se mélange pas facilement avec un orchestre. De nombreux compositeurs se sont d'ailleurs trompés avec elles." Et de souligner l'importance des travaux d'Hervé Provini(2) dans ce domaine. "C'est un maître. Il devrait écrire un livre pour transmettre la somme de ce qu'il a appris". L'ambivalence par rapport à la technologie revient comme un thème récurrent: "Un ordinateur est une chose incomplète. C'est dans sa définition même." Ou: "L'ordinateur est là pour calculer et produire. Il est utilisable à toutes fins, et il est malheureusement très efficace pour la surveillance et le fascisme".
Cette intérêt pour la machine l'amènera à collaborer avec Rudy Décelière et deux physiciens du CERN, Robert Kieffer et Diego Blas, pour une installation sonore démesurée baptisée "Horizons irrésolus"(3), expérience magistrale qui se terminera malheureusement en gouffre financier. Imaginez un réseau de huit cent quatre-vingt-huit synthétiseurs Arduino, pas un de moins, reliés en réseau, suspendus comme une toile d'araignée géante, transmettant de proche en proche une information décentralisée. "Le système était robuste grâce à la redondance. J'aime les physiciens car ils acceptent l'erreur, ils n'attendent pas forcément un résultat mais ils continuent leurs recherches. Les scientifiques sérieux savent que la technologie ne résoudra pas tous nos problèmes."
La nuit est tombée et les contingences de temps nous obligent à mettre un terme à cet entretien qui pourrait durer des heures encore. Nous nous quittons sur le trottoir du quartier de la Servette. En rentrant, les phares des innombrables voitures de l'avenue Wendt et leurs reflets encore plus nombreux, sur le sol mouillé et sur le verre de mes lunettes, se superposent au souvenir de cet incroyable web de synthétiseurs. Qui se juxtapose, à son tour, au réseau des si nombreux musiciens évoqués par Vincent. Décidément, la vie est belle.
Liens:
1. vincenth.ch - migroz.com
2. Hervé Provini - https://music.apple.com/us/artist/herv%C3%A9-provini/314378957
3. Briard, François. 2016. « Horizons Irrésolus | Le CERN et ses voisins ». [https://voisins.web.cern.ch/fr/horizons-irresolus](https://voisins.web.cern.ch/fr/horizons-irresolus).